le journal Savoir Utile
Jean-Marie Carrara, articles, le 23 juillet 2015
Rendre ses employés heureux est-ce rentable ?

La productivité est l’obsession des managers car les entreprises les plus productives sont les mieux armées pour affronter la concurrence et conquérir une nouvelle clientèle en mettant sur le marché des produits à des prix plus compétitifs.

Mais, les innovations régulières des entreprises pour assurer le bien-être de leurs employés accroissent-elles réellement la productivité individuelle ?

Les avancées technologiques

La rationalisation, la standardisation et la mécanisation des productions et des tâches ont régulièrement augmenté la productivité des entreprises tout au long de siècle passé et plus encore, depuis l’émergence des technologies de l’information et de la communication (TIC).

Cela dit, malgré ces avancées technologiques constantes, une partie des tâches doit toujours être effectuée par l’homme d’où, les nombreuses recherches menées pour étudier les moyens à utiliser pour atteindre une meilleure productivité des employés.

Un postulat

Le postulat retenu dans toutes ces recherches était l’existence d’une relation directe entre l’amélioration des conditions de travail et la productivité individuelle.

En 1914, Henry Ford, pionnier de l’industrie automobile, suivit le premier cette voie.

En opposition avec les pratiques établies à cette époque qui consistaient, pour obtenir la rentabilité maximale, à faire travailler le personnel le plus longtemps possible et à le payer le moins cher possible, Henry Ford doubla le salaire journalier des ouvriers en apprentissage, réduisit d’une heure le temps de travail journalier pour le faire passer de 9h à 8h et, instaura la journée de repos dominicale.

Henry Ford n’était en rien un grand humanisme et encore moins un philanthrope, pourquoi adopta-t-il alors ces mesures si révolutionnaires pour l’époque qu’elles lui attirèrent les foudres des autres industriels ?

Son objectif était simple : gagner plus d’argent.

L’effet d’une meilleure rémunération

Henry Ford avait constaté que la rotation de ses apprentis était très élevée et, pour couvrir 100 postes de travail, il fallait, chaque année, embaucher 300 personnes.

Ceci nécessitait de les démarcher et de les sélectionner d’où un budget important consacré à la gestion des ressources humaines.

De surcroît, la formation des apprentis coûtait chère et, les apprentis engagés n’étaient pas immédiatement aussi productifs que les ouvriers.
En passant le salaire journalier des apprentis de 2,34$ à 5$, Ford réduisit cette forte rotation et réalisait une économie importante grâce à l’augmentation importante de la productivité individuelle moyenne de son personnel.

Une réduction du temps de travail

De même, comme le travail sur les chaînes d’assemblage était extrêmement pénible et monotone, la productivité chutait fortement au fur et à mesure que la journée avançait.

Le passage de la durée du travail de 9h à 8h améliora, là aussi, la productivité quotidienne tout en fidélisant les ouvriers qui ne pouvaient trouver nulle part ailleurs des conditions identiques.

Enfin, dans la même logique, et parce que des ouvriers reposés sont plus actifs et plus vigilants au travail, Ford instaura la journée de repos dominicale et constata une augmentation de la productivité individuelle de ses employés.

Le « welfare capitalism » : toujours d’actualité

Parler du « welfare capitalism » c’est-à-dire du capitalisme prenant en compte le bien-être des travailleurs par le biais notamment, de mesures à caractère social, de mesures visant l’hygiène, la sécurité et la santé de travailleurs, ne constitue pas une analyse sur l’évolution historique du capitalisme ou des conditions de travail.

C’est, au contraire, un thème éminemment moderne.

Aujourd’hui, tous les leaders de l’économie mondiale consacrent, chaque année, des millions de dollars pour améliorer les conditions de vie et de travail de leurs employés.

Les mêmes leviers qu’au siècle dernier

Les outils utilisés pour rendre plus productifs les employés sont toujours les mêmes.

  • Des salaires plus élevés en facial et par le truchement à de nombreux avantages financiers comme la participation aux bénéfices, stock-options, …
  • Une vie quotidienne facilitée : logements de fonction à proximité du lieu de travail afin de limiter les inconvénients liés aux embouteillage, mise à disposition d’un concierge déchargeant les employés certaines tâches quotidiennes : réservation de places de spectacle, passation et réception de leurs achats, crèches pour accueillir leurs enfants afin d’éviter aux employés les contraintes d’une flexibilité du temps de travail devenue obligatoire, etc.

Un même objectif

Par ces avantages, les entreprises cherchent à attirer les meilleurs et à leur permettre de se concentrer pleinement sur leur travail.

Mais, au-delà de la médiatisation de cette vitrine dont se servent les entreprises dans leur communication interne et externe, tous ces avantages consentis permettent-ils d’augmenter la productivité individuelle des employés

Le besoin d’indicateurs fiables

S’il est facile de mesurer l’évolution de la productivité globale d’une entreprise, il est plus difficile de mesurer la productivité individuelle sauf pour des tâches bien individualisées.

Dans les ateliers de couture par exemple, le problème de la productivité a été réglé par une rémunération à la tâche avec des primes lorsque certains objectifs sont atteints ou des pénalités lorsqu’ils ne le sont pas.

Cependant, dans d’autres activités, la détermination d’indicateurs permettant d’apprécier la productivité individuelle est plus difficile comme, par exemple, au niveau commercial.

La productivité d’un vendeur doit-elle se mesurer en fonction du nombre de prospects démarchés ? du nombre de clients gérés ? du chiffre d’affaires réalisé ? de la marge produite ?

Comment évaluer la productivité d’un commercial lorsque les produits sont mal positionnés ou trop chers ?

De même, dans le domaine de la créativité, quels indicateurs retenir ? Le nombre de produits ou de services innovants mis sur le marché ? Le succès rencontré par un produit ou un service créé ?

S’il n’est pas possible de retenir des indicateurs fiables comment évaluer la productivité individuelle et comment mesurer l’amélioration que peuvent apporter des meilleures conditions de travail sur la productivité individuelle ?

L’exemple des grandes inventions

Rares sont les leaders de l’économie actuelle qui ont émergé d’une entreprise leur offrant les conditions de travail les plus favorables. Apple et Microsoft sont nées dans un garage. Facebook dans une chambre d’étudiant !

De surcroît, le  reengineering , très en vogue il y a une vingtaine d’années, a permis une amélioration spectaculaire des performances des entreprises mais l’augmentation importante de la productivité individuelle constatée n’a pas résulté d’un dynamisme plus grand des employés mais d’une réorganisation de leurs tâches et de la circulation des informations.

En conclusion
La productivité est un facteur essentiel pour la compétitivité des entreprises.
L’évaluation de la productivité individuelle reste cependant très difficile en raison de la difficulté à déterminer des indicateurs fiables et, dans le cas où elle est possible, une rémunération à la tâche est mise en place.
De même, si les sommes dépensées pour améliorer la qualité de vie des employés sur et, en dehors, de leur lieu de travail, sont nécessaires pour l’image de marque de l’entreprise, à l’intérieur comme vis-à-vis des tiers, rien n’indique qu’au-delà d’un certain niveau de confort sur le lieu de travail, elles restent un facteur permettant d’augmenter la productivité individuelle.

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